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LE MONDE | 23 septembre 2011 | Rémi Barroux |
Intoxications aux insecticides dans l'agroalimentaire (Le Monde) édition du 24 septembre 2011
Deux salariés de la société bretonne Nutréa ont porté plainte devant le tribunal de Saint-Brieuc
Deux salariés d'une entreprise d'alimentation pour animaux des Côtes-d'Armor ont fait, vendredi 23 septembre, le déplacement de Bretagne jusqu'à Paris pour raconter leur histoire. Victimes d'une intoxication par des produits phytosanitaires, Laurent Guillou, 41 ans, et Stéphane Rouxel, 45 ans, ont été licenciés, en juillet, pour inaptitude professionnelle et ont déposé plainte contre leur ancien employeur, la société Nutréa, qui appartient au plus important groupe agroalimentaire breton Triskalia. Le parquet de Saint-Brieuc est chargé de l'enquête préliminaire.
Après des agriculteurs et des dockers contaminés par la manipulation de ces produits, des salariés de l'agroalimentaire, " que leur métier ne prédisposait pas à se retrouver en contact avec les pesticides ", précise le syndicat Solidaires, organisateur de la conférence de presse, se retrouvent malades et perdent leur emploi.
Au-delà du dossier social, Nadine Lauvergeat, de Générations futures, une ONG spécialisée dans l'expertise des questions chimiques, estime, elle, que " le système intensif pour l'élevage et la culture pose de réels problèmes de santé à ceux qui sont les plus exposés, les agriculteurs et les salariés de l'agroalimentaire, ainsi qu'aux consommateurs ".
A l'origine de l'affaire, au printemps 2009, les céréales stockées chez Nutréa, à Plouisy, couvertes de vermines et de charançons, sont traitées en surface. Certains salariés sont intoxiqués par le dichlorvos, contenu dans l'insecticide Nuvan Total, dont l'usage est interdit depuis plusieurs années. Les symptômes sont des maux de tête, une irritation des muqueuses, des picotements de la langue, des aphtes et des brûlures. Un rapport de l'inspection du travail atteste de l'infraction d'utilisation de produits phytopharmaceutiques non autorisés sur le marché.
L'entreprise reconnaît l'erreur, ce que confirme un procès-verbal de la gendarmerie.
"Des salariés ont manifesté des troubles et ont eu des arrêts de travail à cause d'une erreur sur le produit utilisé, mais le reste des produits était autorisé ", explique Frédéric Soudon, le directeur de la communication du groupe Triskalia.
Un an plus tard, les salariés souffrent de nouveau de brûlures, de démangeaisons, de vomissements et sont arrêtés par la médecine du travail. Le comité d'hygiène, de sécurité et des conditions de travail constate notamment que, au poste de traitement et de chargement des céréales où travaillent MM. Guillou et Rouxel, les pompes chargées de ventiler les produits sont mal réglées. Selon les plaignants et leur avocat, les normes sont dépassées.
La direction, de son côté, se défend. " Le surdosage est une hypothèse qui n'est pas vérifiée ", dit M. Soudon, tout en reconnaissant que " l'entreprise a vérifié les pompes doseuses et que l'une d'entre elles a été modifiée pour mieux contrôler les débits ".
Déclarés inaptes à leur poste de travail, les deux salariés se voient proposer d'autres emplois dans l'usine et dans le groupe. Ils les refusent. " Je ne peux plus travailler dans un environnement avec des produits chimiques, confie Laurent Guillou. Le produit est très volatil, même en lavant dix fois ma tenue de travail, il reste. Je l'ai laissée un soir sur le bord du bassin, dans le jardin de ma maison, et j'ai retrouvé tous les poissons morts le lendemain. " Des oiseaux, aux environs de l'usine, ont aussi été retrouvés morts.
Stéphane Roussel, lui, continue de souffrir de vives brûlures. " Je ne peux plus me promener dans les champs sans être atteint par la présence des produits chimiquesutilisés, dit-il. Même les produits d'entretien à la maison me font réagir. "
Pour Me François Lafforgue, " plusieurs fautes graves sont à mettre sur le compte de l'entreprise ". Des poursuites sont engagées dès 2010 devant le tribunal de Guingamp. Ce dernier, avant d'être supprimé par la réforme de la carte judiciaire, classe l'affaire. Les victimes évoquent alors le poids de Triskalia, premier groupe coopératif de Bretagne qui emploie quelque 4 500 salariés et compte 20 000 agriculteurs adhérents. L'enquête est rouverte au printemps 2011 par le parquet de Saint-Brieuc.
" La procédure est engagée pour faute inexcusable de l'employeur et pour obtenir une indemnisation, dit Me Lafforgue. Nous voulons aussi poursuivre pour atteinte à l'intégrité physique des salariés. Il faut enfin établir la responsabilité des industriels de l'agroalimentaire pour que les salariés puissent travailler dans de bonnes conditions d'hygiène et de sécurité. "
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